Il y a trois ans, en 2023, je prenais le départ de mon tout premier 100 miles — 165 km et 10 000 mètres de D+ — au pied des Pyrénées, tout près de la frontière espagnole, sur le Trail du Val d’Aran. Quelques kilomètres après le départ… la course est stoppée net à cause des orages. Frustration totale.
En 2024, je retente ma chance. Je m’aligne à nouveau, déterminée.
Mais après seulement 4 kilomètres, je ne le sens pas. Le ciel, l’ambiance, les jambes ? J’écoute mon instinct. Demi-tour. Huit heures plus tard, la course est de nouveau annulée, balayée par des orages violents. Cette année, c’est décidé : c’est la bonne.
Alors, le mardi 8 juillet, avec Mehdi, ma mère et mon neveu en mode assistance de choc, on a pris la route depuis Annecy, direction Bagnères-de-Luchon, histoire de se poser, souffler… et se préparer avant le grand départ du vendredi après-midi.
Le vendredi matin, pendant que je boucle mon sac entre deux urgences boulot (parce qu’évidemment, même à J-0, le monde continue de tourner), je reçois un mail de l’organisation.
Changement de plan.
Les conditions météo s’annoncent mauvaises en altitude : le parcours est totalement revu. On passe de 165 km / 10 000 D+ à 142 km / 7 250 D+. Moins long, moins haut, mais toujours très sérieux.
Je regarde rapidement le nouveau tracé : plus aucun sommet au-dessus de 2 200 mètres. Et là, étrangement, je ressens un immense soulagement. Comme si la montagne nous disait « Ok, on la fait, mais plus doucement cette fois ». J’ouvre ma feuille de route, je reprends tous mes temps de passage, les zones d’assistance, les points d’eau. Tout est à recalculer. Je note, je recoupe, je coche. Ça fait du bien de poser les choses. Je réajuste mes sachets de bouffe, je revois deux-trois micro-détails. Rien de révolutionnaire, mais cette fois, je le sens : ça va le faire.
Vendredi, 16h00.
Ligne de départ, Vielha. Dossard 131. On y est. Après trois ans d’attente, deux tentatives avortées, des kilomètres à s’entraîner sous la pluie, dans la boue, mais aussi sous la chaleur, je suis là. Et cette fois, ça part vraiment. Je suis censée être dans le SAS A, mais je pars plutôt en fin de peloton.
L’ambiance est électrique, comme toujours sur un ultra : tension silencieuse chez certains, euphorie contenue chez d’autres. Mehdi, ma mère et mon neveu sont là, à fond, derniers encouragements, dernières vérifications.
Dans mon dos : tout ce qu’il me faut pour passer une trentaine d’heures, peut-être plus, en montagne. Dans la tête : rien, ou presque. Juste cette envie d’y aller. D’y être enfin.
Le décompte démarre.
3… 2… 1…
Quelques gouttes tombent juste au moment du départ. Un clin d’œil du ciel, comme pour rappeler qu’ici, c’est la montagne qui décide. Il ne fait pas froid du tout, mais je mets quand même ma veste imper : je préfère éviter d’être trempée dès les premières heures. Ça part. Doucement. Parce que sur 142 kilomètres, je ne pars pas en sprint. Je laisse les autres filer, je me mets dans ma bulle. Pour une fois, j’ai lancé un podcast dans les oreilles, comme si j’étais en simple sortie longue. Ça m’aide à relâcher la pression. Les premiers mètres traversent Vielha dans une ambiance de feu : musique, applaudissements, spectateurs qui tendent les mains.

Je me répète : pas trop vite. La course commence après 100 km. Avant, c’est juste une très longue montée en température. Quand la pluie se calme un peu, je retire ma veste et la noue autour de la taille — pas très pratique d’ailleurs, il faudra que je pense à une meilleure astuce pour la ranger rapidement malgré le sac assez chargé.
Pour l’instant, j’ai décidé de laisser mes bâtons dans la ceinture, même pendant la première montée. Ca m’évite de faire trop grimper le cardio et je le sens bien comme ça.
Très vite, la pluie s’intensifie. Rien de violent au début, mais suffisant pour installer l’ambiance : ce sera humide. Dans la première vraie montée, les choses se corsent : la pluie redouble, et l’orage commence à gronder au loin. À ce moment précis, je suis profondément soulagée que l’organisation ait activé le parcours de repli. Moins exposé, moins haut, mais vu les conditions, c’est clairement le bon choix.
Le chemin est étroit, boueux, et les bouchons se forment. Je prends mon mal en patience. Pas de panique : la course est longue, le temps viendra. Mais ça glisse, et je commence à perdre de l’adhérence dans les appuis. Je finis par sortir les bâtons, pour accrocher un peu mieux. Et là, une petite voix dans ma tête rigole :
“Allez, c’est reparti pour un grand Trail du Gypaète.”
Boue, pluie, glissades… ça a comme un goût de déjà-vu.La pluie finit par se calmer. Dans la première descente, le terrain est un peu gras, mais globalement ça passe. Je garde un œil sur ma montre : je sais que la première barrière horaire est serrée.

17h30. Je passe à 17h17 à Bassa d’Oles (km5). Juste, mais ça passe. Pas le temps de traîner : la suivante est encore limite. J’ai assez d’eau, pas besoin de ravito.
J’enchaîne direct.
Je continue à mon rythme, sans forcer, sans traîner non plus. Petit à petit, la machine se met en route. Le terrain reste humide, parfois technique, mais je me sens stable, régulière.

À Vilamos (km22), je pointe avec 45 minutes d’avance sur la barrière horaire. Ça y est, je respire. Maintenant, sauf gros pépin, ça devrait le faire.
Je ne pourrais pas te refaire un compte-rendu détaillé de chaque montée, chaque descente, chaque sentier — honnêtement, tout ne m’est pas resté gravé. Ce dont je me souviens clairement, en revanche, c’est de l’état d’esprit dans lequel j’étais : calme, focus, sereine. Même sous la pluie (qui s’est arrêtée), même dans la nuit à venir.
À partir de Bossòst 1 (km31), les visages familiers apparaissent pour m’encourager : Mehdi, ma mère, mon neveu. Première vraie pause : toilettes, remplissage de deux gourdes, deux mots échangés, un regard, et je repars. Pas besoin de plus. Leur présence me porte. Ils seront là, encore, plus loin. Et ça, ça change tout.
La nuit est tombée. J’ai bien réussi à m’alimenter pendant cette première partie. Après une montée, on est passés sur un chemin forestier avec quelques relances. Là, j’ai discuté un bon moment avec un coureur belge. C’était top pour avancer sans trop penser au chrono, tout en restant concentrée sur mon allure — pas la sienne.
Mais, comme souvent, j’ai fini par le lâcher pour continuer mon bonhomme de chemin.
Peu après, on a eu une portion de 4 kms de descente sur bitume. J’en ai profité pour dérouler, parce que j’étais bien, sans me cramer. J’ai repris pas mal de monde à ce moment-là, sans perdre d’énergie inutile.
Environ une heure avant la première base vie — Bossòst 2 — j’ai eu une grosse baisse d’appétit : plus envie de sucré, ni faim du tout. Du coup, j’ai rien mangé pendant une heure, histoire de laisser mon corps se réguler et réclamer juste après.
Bossòst 2, première base vie avec assistance, 1h35 du matin (après 9h35 de course, 61kms, 3030D+ et 3290D-). Depuis un moment, je sentais que ma chaussure droite me compressait un peu sur le dessus. J’ai pris le temps de la desserrer — un détail que j’avais zappé au Gypaète, et qui m’avait bien embêtée. Je me demande si ce n’est pas à cause des lacets qui se rétractent avec l’humidité… C’était la première fois que Mehdi me faisait l’assistance sur une course. Il m’a pourtant déjà bien supporté sur des off ou FKT, mais pas sur des ravitaillements de course. Du coup, on manquait un peu d’organisation, clairement. Mais j’ai réussi à manger un peu de bouillon, vider mes poches, les remplir avec ce qui était prévu, bu du coca etc… Après coup, j’aurais aimé prendre plus de bouillon (moins bouillant), ou repartir avec une gourde tiède. Sans trop m’en rendre compte, j’avais consommé environ 60 g de glucides par heure. J’ai aussi testé une boisson de récupération au chocolat, pour la première fois en course, et franchement, c’est une bonne idée ! J’ai rempli mes deux gourdes, fait un tour aux toilettes, et c’était reparti.
Temps de pause total : 9 minutes 10 secondes — c’est trop long, je sais.
Je ne me souviens plus très bien des détails de la nuit qui a suivi, mais je savais qu’en repartant du ravito, le jour se lèverait dans 4 à 5 heures. J’ai repris mon alimentation tranquillement, sans forcer, en écoutant mon corps.
Je sentais que j’étais un peu speed juste après ce ravito — peut-être l’adrénaline ou l’excitation de repartir — alors j’ai mis de la musique calme dans les oreilles pendant la montée, histoire de faire redescendre un peu le tempo. Dans l’ensemble, la nuit s’est plutôt bien passée.
J’ai eu un petit coup de fatigue pendant cette montée, mais rien de dramatique. Au final, je faisais juste un pas après l’autre, concentrée sur le mouvement. Et les descentes, elles, me réveillaient, me relançaient, me redonnaient un coup de fouet. Je sentais que mon ventre et diaphragme se tendaient au fur et à mesure des descentes. Alors, j’essayais de mettre en application des exercices de respiration transmis par Fred et Perrine lors de la petite formation Iceswitch (il faudra qu’on prenne le temps de vous en parler un d’ces 4). Mon assistance de choc venait m’encourager à presque tous les pointages (même sans assistance). T’inquiète que ça aide à faire passer le temps ça !!
Les kilomètres pour arriver à la deuxième base vie, à Salardu, se sont plutôt bien déroulés.
J’ai réussi à profiter du lever du jour, en admirant le paysage, tout en gardant un œil vigilant sur où je mettais les pieds. Si tout continue comme ça, je n’aurai pas besoin de sortir la frontale ce soir. Mais patience, il reste encore une grosse journée à passer, la truffe au vent.
Salardu, deuxième base vie avec assistance, samedi à 8h38 (après 16h38 de course, 99.5kms, 5350D+ et 5060D-), soit 2h30 d’avance sur mes prévisions . J’arrive au ravito, et là, un vrai petit plaisir : je mange des céréales avec du lait que j’avais demandé un peu avant à Mehdi. Ça m’a fait un bien fou, presque comme un vrai petit-déjeuner, et ça m’a redonné de l’énergie.
C’est à ce moment-là que Mehdi m’annonce que je suis dans le Top 15.
Jusque-là, je ne voulais pas trop savoir, parce que j’étais partie bien loin derrière, et que j’ai surtout passé la course à doubler du monde, plutôt qu’à me faire doubler. Mais j’étais aussi consciente qu’il restait encore environ 40 bornes, souvent techniques, et qu’en ultra, en une journée, il peut toujours se passer plein de choses.
Je m’applique à ne pas traîner au ravito : je vide mes poches, je les remplis avec la nourriture prévue, je remplis mes flasques, je bois une boisson protéinée, je mange mes céréales, du coca, un peu de bouillon.
Un passage rapide aux toilettes, un brossage de dents qui m’a fait un bien fou, et c’est reparti.
Depuis quelques kilomètres, je suis passée en mode gonflette : ma ceinture porte-bâtons autour du ventre devient insupportable. Du coup, je décide de garder mes bâtons dépliés, à la main, jusqu’à l’arrivée. Ça change la donne, mais au moins, je me sens plus libre. Ma veste est toujours autour de ma taille : je ne l’ai pas remise mais je sens que ça protège mon ventre des légers courants d’air, bien qu’il fasse assez chaud. J’espère seulement que la brigade du style ne traîne pas dans les parages !
De Salardu à Banhs de Tredos, je reprends un chemin que je connais déjà, puisque je l’avais reconnu il y a trois ans.
J’avais adoré cette portion du fameux Chemin de la Sorcière : un mix parfait de technique, de relances, et de sous-bois, idéal pour prendre du plaisir même quand les jambes fatiguent.

À mon rythme, je continue de rattraper du monde.
À un moment, je croise la dixième féminine qui tente un petit coup bluff — ça m’amuse plus qu’autre chose.
Sans me laisser déconcentrer, je poursuis mon chemin, tranquille, déterminée et en appuyant un peu plus sur cette portion que j’aime.

À Banhs de Tredos, surprise totale : je retrouve mes suiveurs en or, que je ne pensais pas revoir à ce point du parcours. Leur présence me donne un vrai coup de boost.
Mehdi m’annonce que je suis bel et bien dans le Top 10, avec deux féminines juste devant.
Mais je reste calme. Je sais ce qui m’attend. Pas question de m’enflammer maintenant.
J’entre alors dans le secteur de Colomèrs, que je ne connais pas encore, mais dont je me méfie : je sais que ça va être du gros caillou, bien technique et glissant. Ce n’est clairement pas l’endroit pour prendre des risques. Je prends donc mon temps. Je profite de la montée pour lever un peu les yeux, écouter les nouveaux grondements d’orages au loin, ramasser quelques grêlons perdus sur le faux plat caillouteux, avant d’entamer la descente tout en prudence vers le ravito.

Finalement, ces 7 km n’étaient pas si terribles. Ensuite, je sais que les 10 km jusqu’à Mont Romies vont demander de l’énergie, et bonne nouvelle : j’ai les jambes et la tête pour ça.
C’est un vrai bonheur d’alterner faux plats montants et descendants, de passer sous les petits tunnels, puis d’enchaîner sur une dernière descente bien glissante (celle-là, je l’ai moins kiffée forcément), jusqu’à la dernière base vie, à Arties. À l’arrivée, il y a une ambiance de folie : ça fait un bien fou de se laisser un peu porter par l’énergie du public.
Arties, troisième et dernière base vie avec assistance, samedi à 13h54 (après 21h54 de course, 130kms, 6600D+ et 6400D-) : je n’aurais pas dû traîner, mais je prends quand même le temps de vider mon sac, de récupérer ce que j’avais prévu, et de faire un passage express aux toilettes. Sur ma montre, il restait plus de 15 km, même si, sur le papier, il en restait seulement 12. Dans le doute, je préfère repartir bien chargée.
Temps de pause : 2 min 45.

En repartant du ravito, je sens tout de suite que le jus commence à manquer.
On m’encourage à accélérer, à tenter quelque chose — mais mon corps ne suit plus. Tant pis.
Je continue à avancer, à relancer au mieux, sans m’arrêter, sans forcer non plus. Juste avancer, avec ce qu’il reste.
La montée est raide, mais je la connais : c’est la dernière.
Je monte à mon rythme, tranquille, en gardant un peu d’énergie pour le faux plat montant qui suit, juste avant d’attaquer la dernière descente.
Et là… ça coince. Dès les premiers mètres de la descente, je sens mon ventre qui se tord de crampes.
Autant, depuis le début de la course, je sens que mon diaphragme est complètement tendu et que j’essaye de le masser pour me soulager comme je peux et rendre ces parties plus agréables, mais là, c’est différent. Le début est un chemin forestier, un terrain que j’apprécie normalement. Cette fois, j’ai trop mal. Un peu frustrée de ne pas pouvoir envoyer ce qu’il me reste, je suis obligée de me plier en deux par moments, juste pour continuer à avancer. J’ai faim, mais je ne peux plus manger.
Les derniers kilomètres de la descente sont bien plus raides, glissants, techniques — exactement le genre de terrain que je ne maîtrise pas du tout. Chaque pas demande de la concentration. Je serre les dents. Je pense à l’arrivée. Et j’avance.
De temps en temps, je jette un œil derrière moi, juste au cas où… C’est sans doute le seul moment de toute la course où je vois clairement deux coureurs me doubler, tandis que moi, je ne reprends plus personne. Ça y est, je sors de la forêt, ouf : Mehdi et Malo sont là. Je sais que l’arrivée est proche.
Ils me lancent direct :
« Dépêche-toi ! La Japonaise a pointé 5 minutes après toi en haut ! »
Aïe aïe aïe. Là, c’est clair : pas le choix, faut tout donner.
Je me mets à sprinter comme je peux. Il reste environ 500 mètres. Chaque foulée brûle, mais j’y vais, je lâche rien. Malo se retourne régulièrement pour surveiller l’arrière et me rassurer, mais moi, je reste dans ma bulle : pas question de me faire doubler maintenant, pas à quelques mètres de la ligne.
Je serre les dents, j’aligne les mètres…
Et je franchis la ligne, sans que personne ne revienne.

Ouf.
24h11min26 après être partie, la veille à 16h00, je franchis enfin la ligne d’arrivée de ces 143 km et 7700 m de D+.
Je termine 99e au scratch et 7e femme.
Le Top 10 féminin sur une course « Major » de l’UTMB… cet objectif un peu fou que j’avais commencé à rêver — je l’ai fait.
C’est synonyme de billet direct pour l’UTMB !
Grâce à une équipe de choc, je ressens une immense satisfaction et un soulagement aussi.
Mais surtout, je sais qu’il y a encore beaucoup de marge de progression et beaucoup de points à améliorer pour être meilleure.
Et ça, c’est ce qui me donne encore plus envie de repartir à l’aventure, à l’entraînement, toujours aussi bien accompagnée par Cindie et soutenue par Mehdi :)
Prochain ultra : RDV pour l’Infernal 200 des Vosges, mi Septembre !








